Dernièrement en métropole, j’ai rencontré quelqu’un et au détour de la conversation, il m’a posé une question simple, devant laquelle je suis restée perplexe :
-« Mais tu viens d’où toi? »
Une petite interrogation qui, en 2025, peut s’avérer être un véritable
casse-tête pour beaucoup d’entre nous. Je suis perdue, j’ hésites, je ne suis pas sûre d’avoir la réponse adéquate…
Tentant de me rendre plus concise, je finis par moi même m’interroger :
Qu’est ce qui définit d’où je viens?
D'où viens-tu? – BySunita
Sans parler du fait d’apprécier ou non ce type de question, pour y répondre, faut-il aussi comprendre l’énoncé. Car pour ma part, je ne trouve pas ça assez clair.
D’où je viens…?
Nous recherchons donc un lieu source. Un point de départ. D’accord, mais le départ de quoi?

Parlons nous du départ de ma vie, auquel cas, mon lieu de naissance?
Ce qui pourrait sembler logique en…1850! À une epoque où s’établir quelque part valait pour plusieurs générations. Mais aujourd’hui, vraiment?
Je serais interressée de connaitre en France, le nombre de personnes vivant encore adulte sur leur lieu de naissance. Je ne dis pas que ça n’existe pas, mais les facilités modernes, font que migrer de sa zone initiale vers un lieu de vie plus approprié à ses besoins, n’est vraiment pas improbable. Cette premiere théorie n’est alors pas toujours vérifiée.
Donc si nous ne parlons pas de là où je suis née, mon point de départ pourrait être antérieur à moi. Ça remonterait à avant ma création.
La réponse viendrait-elle alors de mes gênes, de mes origines…raciales?
En gros, dire là d’où viennent mes parents ou mes aïeux, revient à dire d’où je viens? OK. C’est un concept.
Encore une fois incomplet car parfaitement dépourvu de notion d’éducation culturelle.
Parce qu’un mec, né en France et elevé par un couple de péruviens, ne vient toujours pas du Pérou. Certains enfants d’immigrés ne sont même jamais allés dans les pays quittés auparavant par leurs parents!
Là non plus, cette possibilité ne convient pas.
Alors ça n’a peut-être rien à voir… Je viendrais d’un endroit plus proche dans le temps. Celui où je vis aujourd’hui, nous parlons donc de mon domicile.
Je viens de là où j’habite..? Cool pour la personne qui se sent bien où elle réside, mais que dire de l’étudiant en cité U, du pilote, du militaire en mission, ou même du chauffeur routier… et que faisons nous des voyageurs nomades, ou encore des personnes sans domicile fixe?
Cela reviendrait à dire qu’elles viennent de nulle part.
Comme les précédentes, cette hypothèse ne tient pas la route

Alors que dire si comme moi :
-ni ma nationalité (que je peux changer),
-ni mes origines raciales ou géographiques,
-ni mon code postal ne correspondent véritablement avec là d’où je viens?
Je me dis qu’il m’est éventuellement possible de modifier, au milieu de toutes ses données presque administratives, le lieu de mon commencement.
Mais à partir de quoi ou de quand puis je me permettre de dire que je suis d’ici, sans mentir et surtout sans blesser personne?
Pour revendiquer une appartenance à une communauté, quelle qu’elle soit, cela demande un effort d’assimilation. C’est comme incorporer une équipe, dont chacun doit en apprendre les codes. Je ne peux pas dire que je viens d’Argentine, si je n’ai aucune histoire avec ce pays, si je n’en connais ni la langue, ni la culture…en avoir envie ne suffit pas. Et ceci, même à des échelles beaucoup plus réduites….régionales voir locales. Car, même un parisien pur souche, devra convaincre avant d’être d’intégré dans des régions comme l’Auvergne, ou la Picardie par exemple. Bien que ce soit la France. Vous voyez?
Donc si je veux dire que je viens de cet endroit, il faut au préalable y être accepté à part entière. C’est l’opinion publique qui statut. Dans ce cas de figure, je ne décide pas de là d’où je viens, ce choix revient aux détenteurs de ce « titre ». Légitime me direz-vous, et en un sens je suis parfaitement d’accord.
Mais cette théorie a elle aussi des limites. Pour l’illustrer je vais prendre un exemple bien concret, celui de mon Papa adoré.
Immigré dans les années 80, il a appris seul une langue et une culture jusqu’ici inconnue. Pas d’internet à l’époque, très peu d’infos, mais des rêves plein la tête. Catapulté dans un monde de fou, il ne s’est pas contenté d’élire domicile en France. Il a appris, et travaillé très dur pour ne rien devoir d’autre qu’à son pays d’accueil un profond respect. Il célèbre d’ailleurs chaque année la date d’obtention de sa nationalité française avec fierté.
Il a voté, à chaque fois qu’on lui demandé son avis, a créé de l’emploi, et a contribué dans la vie de son quartier de façon étonnante. Si reconnaissant, si français, qu’il a même refusé la double nationalité indienne, alors que nous ses enfants, l’avons tous.
Et malgré tout, à 60 ans passé, dont la moitié en France, quand on lui demande d’où il vient…
Ce n’est pas « Grenoble », la réponse attendue.
Je suis toujours face à mon interlocuteur, et il va falloir que je me décide à lui répondre quelque chose sinon il va me prendre pour une folle perdue. Mais j’avoue que la question m’a décontenancée.
On l’entend à vrai dire très peu ici à Saint-Martin.
Surement dû au fait que trop de nationalités et de cultures cohabitent sur l’île.
Être insulaire dans les Caraibes, c’est aussi ça : un gros mélange de gens qui viennent de partout avec leur langues, leurs coutumes, et qui rajoutent une pierre à l’édifice local.
Il n’y a qu’à écouter le créole Saint-Martinois pour comprendre! C’est un mix d’anglais, de créole haïtien, d’espagnol, avec des touches de français par ci par là… Ça c’est une langue bien vivante!
Quant aux plus anciennes familles natives des Antilles, leur rapport aux origines est différent. Beaucoup sont toujours en quête de leur racine mère, détruite lors de l’importation de leurs ancêtres alors esclaves. L’Histoire est lourdement chargée. Pas la peine d’en rajouter avec plus de questions.
-« Tu m’as entendu? Tu viens d’où? »
Bon le gars attend visiblement une réponse.
J’ai comme l’impression d’être d’une orange sur le marché, en attente d’être etiquettée pour afficher ma provenance.
Je le regarde dans les yeux comme pour m’excuser d’avance, et je me lance:
-« Désolée mais je ne peux pas te répondre aussi brèvement que tu le voudrais. Tu vas me dire que je suis compliquée, et moi je pense au contraire que c’est très simple. J’arrive d’ailleurs, d’un ailleurs qui me ressemble. Un mélange d’endroits avec lesquels j’ai plus d’affinités, d’intimité qu’avec mon lieu de naissance.
Est-ce que le lieu où je vivais lorsque j’étais ado, là même où j’ai embrassé pour la première fois un garçon par amour, est-ce que j’ai le droit de te dire que je viens de là?
Tu me demandes là d’où je viens, et je n’ai pas une seule réponse à te donner. Mais plein!
Je suis française et je suis indienne. Mon métissage et mon histoire est disséminée un peu partout sur la planète, et aucun instant ne prévaut sur un autre. J’ai laissé il y a longtemps mon coeur sur l’île papillon, car la Guadeloupe, je viens aussi de là-bas.
Maintenant, cela fait 11 ans que je vis à Saint-Martin, et comme mon père me l’a appris j’essaie chaque jour de rendre à cette île ce qu’elle m’offre depuis ce temps.
Je ne peux pas choisir.Te dire que je suis Grenobloise ou Saint-Martinoise n’est pas la réponse complète.
D’ailleurs, je n’ai pas à faire de choix. Ma source n’est peut-être pas prédéfinie, mais dépend d’une variable non négligeable : Moi.
Alors je viens d’ici et d’ailleurs… Je ne sais pas où je serai demain.
Mais je suis là aujourd’hui, et qui sait?
C’est peut-être un nouveau point de départ?
#IamCaribbean

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