Au départ, je devais juste écrire une série d’articles pour le97150 sur les coulisses du Carnaval de Saint-Martin. Comprendre comment ça s’organise, qui fait quoi, qui tient debout toute la machine quand les rues s’embrasent.
J’ai passé des semaines à sillonner l’île, à frapper à des portes, à rencontrer les troupes, les costumiers, les associations qui fabriquent la fête dans l’ombre. Badge MEDIA autour du cou, petit carnet à la main. Sérieuse.
Trois semaines plus tard, j’étais en collants à 5h30 du matin, à essayer de comprendre dans quel sens enfiler mon costume de Pion sur le thème du jeu d’échecs. Maquillée comme une star. Plumes partout.
Spoiler : ça n’allait pas s’arrêter au reportage.

Le Carnaval de Saint-Martin commence bien avant les paillettes
De tous mes rendez-vous et interviews pour cette chronique, il y a eu des moments marquants. La parade des tambours, par exemple — le rituel qui ouvre officiellement la saison carnavalesque — a réveillé quelque chose en moi sans que je m’y attende. C’était en fin de journée dans les rues de Marigot, à cette heure où la lumière devient orange. Au point de départ, à Concordia, la rue s’était remplie de troupes et de costumes traditionnels. Et moi au milieu de tout ça, je me retrouvais avec mon petit carnet.
Soudain le premier claquement du fouet a retenti.
Sec. Puissant. Inattendu. Le genre de son qui entre dans ton corps avant que tu n’aies eu le temps d’y réfléchir. Puis les tambours ont commencé — et là, quelque chose d’assez inexplicable s’est produit. C’est tribal, vraiment. La musique prend le contrôle, et très rapidement j’ai été transportée, comme si quelque chose en moi répondait instinctivement aux percussions sans me demander la permission.



J’ai grandi dans une famille indienne, très attachée aux symboles et aux rituels. Alors quand l’encens a commencé à monter sur le cortège, quand le fouet a claqué le sol pour chasser le mauvais esprit avant que les danseurs n’arrivent, quand la conque à lambi a retenti pour annoncer le passage d’un cycle à l’autre — j’ai reconnu tout ça.
« Le fouet claque, l’encens monte, les tambours rentrent dans le corps. Et on comprend que le Carnaval commence là, dans ce rituel, avec tout ce qu’il porte de mémoire. »
Dans les coulisses du Carnaval de Saint-Martin : ce qu’on ne voit jamais
Avant même cette parade, mes premières semaines de reportages m’avaient emmenée dans les ateliers et les maisons de ceux qui fabriquent le Carnaval. Chaque visite était différente, chaque porte ouverte une surprise. Mon tout premier rendez-vous, c’était chez Uforik Mas — et je dois avouer quelque chose d’un peu embarrassant : l’atelier était caché à 200m de chez moi.Des années à vivre à côté d’un endroit aussi magique sans le savoir. J’ai poussé la porte d’un grand hangar rempli de plumes, de paillettes, de pièces de tissus colorés empilées dans tous les sens. Un des créateurs était là, et il m’a ouvert les portes de son monde — cet endroit où les idées de magie se cousent, se fabriquent, prennent forme avant de finir en souvenirs. J’avais du mal à ne pas tout toucher.
Je suis repartie de là les mains vides — pas de costume, pas de plumes. Mais avec deux choses en tête que je n’avais pas en arrivant. La première : j’adorerais essayer un costume aussi beau. La deuxième : une admiration sincère pour cette transmission familiale, ce père qui avait tout donné et ces fils qui continuaient. Sans le savoir encore, je venais de planter la graine.
Les associations du Carnaval Saint-Martin
SKA, c’était une maison à Quartier d’Orléans. Pas un local, pas un atelier officiel — une vraie maison familiale, avec la chaleur et l’ambiance qui vont avec. Quand je suis arrivée, une petite dizaine de femmes s’affairaient — certaines cousaient, d’autres discutaient, d’autres encore allaient et venaient. On m’a accueillie à coups de grands sourires comme si je faisais partie du décor depuis toujours. Cette ambiance — bienveillante, collective, sans chichi — m’a rappelé exactement ce que je connais de ma Guadeloupe. On ne fabrique pas ce genre de chaleur. Ce soir-là en rentrant chez moi, j’ai réalisé que je ne voulais plus seulement écrire sur tout ça. Je voulais en faire partie.

Je dis ça aussi parce que ces semaines avaient un sens particulier pour moi. Je revenais d’une période difficile, je me sentais un peu en décalage avec l’île, avec les gens, avec moi-même — ce sentiment flottant qu’on n’arrive pas bien à nommer. Et c’est dans cette maison de Quartier d’Orléans, entourée de ces femmes qui cousaient en riant, que quelque chose s’est remis en place. Doucement, naturellement. Le Carnaval m’avait répondu.
Il y a eu aussi Abeni, rencontrée au collège de Quartier d’Orléans. Elle organisait le retour de l’établissement dans la parade des enfants après six ans d’absence, avec les moyens du bord et une énergie à toute épreuve. Déterminée. Passionnée. Sans se plaindre une seule seconde. Ce genre de dévouement naturel et tranquille, c’est ça aussi le Carnaval.
Comment j’ai rejoint une troupe pour défiler
C’est lors d’un de mes rendez-vous que j’ai appris qu’il restait deux places dans la troupe Hot n’ Spicy — une association familiale qui fabrique ses costumes et sa chorégraphie de A à Z, sans sous-traiter, sans raccourci. Je les ai appelés le jour même. Ils ont dit oui.
Il me fallait évidemment ma complice. Depuis mon retour complexe à Saint-Martin, Fleur et moi n’avions pas trouvé l’occasion de vivre un vrai moment ensemble. Besoin de se défouler, de se sentir unies dans quelque chose de grand, et soyons honnêtes — de se sentir jolies et un peu folles. Je nous ai inscrites toutes les deux. Et go!
Se préparer pour le défilé de Marigot : costumes, maquillage et surprises
Fleur avait eu la très bonne idée (comme d’hab) de réserver un maquillage auprès de Magalie Beauvue, une artiste maquilleuse qui nous a littéralement transformées. Incroyable ! Je n’avais jamais eu un tel maquillage, et j’ai été fascinée par l’habileté de Magalie.
Le petit souvenir absurde et parfait ? Se retrouver là à 5h30 du matin, encore en pyjama, les yeux à demi fermés, à se faire maquiller comme une star. Trop drôle. Trop parfait. Trop Carnaval.
Le thème de Hot n’ Spicy cette année : le jeu d’échecs. Fleur avait choisi le Fou — avec toute la logique que ça implique. Moi, le Pion.
Et surprise : on a découvert nos costumes le jour J ! La troupe nous avait préparé un joli petit sac avec toutes les explications et les différentes pièces à assembler — et le matin même, Fleur et moi on a passé un bon moment à essayer de comprendre comment tout se mettait et dans quel sens. Collants avant chaussetttes, ou l’inverse? On a beaucoup ri ! Une fois tout en place, restait à affronter la réalité : un back-pièce en deux parties dans le dos, assez lourdes, et redoutablement difficile à tenir face au vent. Ce qu’on oublie vraiment quand on regarde les parades, c’est le poids du costume. On s’en souvient dès la première rafale !

« Au début de la parade, on s’est regardées toutes les deux — habillées, maquillées. Fleur était tellement belle… elle m’a lancé un clin d’œil. Une véritable scène de film. »
Vivre le défilé de l’intérieur
Ça démarre tôt le matin. Les chars et les troupes se préparent les uns après les autres, chacun avec son groupe de musique ou son DJ. La musique est déjà à fond — les boules quiès sont indispensables dès le départ. Puis c’est le signal. La parade avance lentement, et très vite les basses commencent à vibrer dans le sol, puis dans le corps. Et à un moment, sans vraiment s’en rendre compte, on se laisse aller. On danse. On est en costume, on incarne un personnage, et plus rien d’autre n’existe vraiment.

Et puis il y a un truc surprenant : être appelée dans tous les sens. Les enfants qui veulent te saluer, les gens qui te reconnaissent et qui deviennent comme fous, les photos. On se sent star le temps d’un défilé — et c’est trop drôle.
Je me souviens d’une petite famille d’origine asiatique sur le bord de la route. La maman a traversé pour venir se faire prendre en photo avec moi. Puis elle a fait venir un par un tous les membres de sa famille. Je les regardais s’organiser, se pousser du coude, sourire devant l’objectif — et quelque chose s’est serré dans ma poitrine. Ils m’ont fait penser à nous. À ma petite famille d’indiens. J’ai cherché des visages familiers dans la foule, sans les trouver. Une petite pointe de mélancolie au milieu de toute cette fête — le genre de sentiment qu’on n’explique pas vraiment.
Mais place à la chorégraphie!
Je n’avais pas pu aller à une seule répétition — pas une — et j’avais une peur bleue de me tromper devant tout le monde. C’est Christelle membre de la troupe, qui m’a guidée tout au long du parcours avec de petits signes discrets à chaque phase de la choré — un geste de la main, un regard, et je savais quoi faire. Merci Christelle.
Le premier show s’est exécuté boulevard de Marigot — l’endroit le plus stratégique de toute la parade, là où se concentrent le public, les caméras, et le jury. À un moment précis, toute la troupe devait se tourner à droite. Je me suis évidemment tournée à gauche. Seule. Complètement à l’opposé des autres. Face aux juges. J’ai cherché Christelle du regard en me retrournant — et elle m’a rendu un petit sourire complice. Ce sourire-là, il valait tous les pas de danse du monde. Le fou rire a pris le dessus et m’a portée jusqu’à la fin du morceau.Et puis il y avait la musique. Assourdissante. Les boules quiès sont vitales — et même avec, les basses traversaient le corps sans demander la permission. À un moment, les pas venaient tout seuls, la tête se libérait, et je suis entrée dans quelque chose qui ressemblait à une transe douce et collective. Et une fois qu’on le ressent, on ne l’oublie plus.
Faire partie du spectacle plutôt que de le regarder, c’est incroyable.



Bilan du Carnaval Saint-Martin 2026 : entre émotions et révélations
À la fin de la parade, je me suis effondrée dans le canapé, les pieds en feu et les jambes tremblantes. Le maquillage qui tenait encore, je ne sais pas comment. Et ce bonheur simple, immédiat, qu’on ne peut pas vraiment expliquer à quelqu’un qui n’était pas là.
Depuis ce jour, mon costume trône chez moi. Il prend une place de fou — et je n’arrive pas à m’en séparer. Ce que le Carnaval m’a vraiment donné, ce n’est pas une expérience. C’est ce que j’avais besoin de vivre — les pieds sur terre et la tête dans les paillettes. Et surtout, ce sentiment incroyable d’avoir fait partie de quelque chose de plus grand que soi. D’avoir appartenu, le temps d’un défilé, à l’équipe des carnavaliers. Ça, ça n’a pas de prix.
On m’avait dit que le Carnaval de Saint-Martin était une fête. Personne ne m’avait dit que c’était une famille.

#Carnaval2026 #SaintMartin #IamCaribbean
Merci à toutes les associations et troupes rencontrées pour leur générosité. Merci à Hot n’ Spicy pour leur invitation. Merci à Christelle pour la danse — et à Magalie Beauvue pour le maquillage de rêve!
Et encore merci à Fleur — pour tout le reste.