Tout le monde m’avait prévenue.
Les « tu verras », les « ça passe tellement vite », les « profite c’est le plus bel âge »… Je les entendais, je souriais poliment, et intérieurement je me disais que ça ne me concernait pas vraiment. Et puis si. Ça m’a rattrapée, sans prévenir, sous la forme de deux petits mots : et demi.

Petit retour en arrière. Sept ans. Je suis la petite dernière d’une famille où pour exister, il faut se faire entendre — de préférence en plusieurs langues simultanément. J’ai essayé les caprices, le drama complet, les grandes déclarations. Résultat : zéro. Alors j’ai trouvé une autre stratégie : le « et demi ». J’ai sept ans et demi. Dit avec le sérieux d’une chef d’entreprise en réunion. Six mois grappillés sur le calendrier, six mois de crédibilité gagnée d’un coup. Mon ticket d’entrée chez les grands.

Trente ans plus tard — même réflexe, même menton levé. Sauf que cette fois, c’est dans l’autre sens.
Ce qui s’est passé l’autre jour
Je discutais avec un gars d’une vingtaine d’années. Bonne vibe, conversation qui file bien. Et là, je glisse une référence — normale pour moi, classique, évidente. Lui me regarde avec un visage parfaitement vide. Harrison Ford. Il ne savait pas qui est Harrison Ford. Je vous laisse avec ça.

Au cas où, pour ceux qui ont loupé plusieurs épisodes… Harrison Ford, c’est ce monsieur!
Bref. Le malaise a suffi pour qu’il me pose la question. « T’as quel âge ? » Et là, réflexe automatique, sorti du fond de mes sept ans : « 38 ans… et demi. » Le même « et demi ». Sauf qu’à sept ans, il me rapprochait des grands. Maintenant, il m’éloigne des 40. Nuance.
Parce qu’à 23 ans, personne ne dit « et demi ». On a passé l’âge de compter les moitiés, on n’a pas encore l’angoisse de les retenir. C’est un luxe tranquille.
Les indices que j’ai loupés
Prenez les Choco Pops — pas Coco Pops, j’insiste. C’est le petit-déjeuner de mes 8 ans. Je le mange toujours. Indice numéro un.

Pareil pour les soirées. Avant, tu venais toquer à ma porte à 3h du mat en sortant d’une soirée. Je me levais, j’enfilais mes chaussures, et on continuait jusqu’à l’aube. Aujourd’hui, tu me donnes rendez-vous à 19h au restaurant — et pendant toute la soirée, j’ai une pensée émue pour mon pyjama que j’ai dû abandonner.
Et puis il y a ces petits moments qui te font tilter. C’est regarder Roland-Garros et réaliser, une bonne fois pour toutes, qu’on ne sera jamais champion de tennis. C’est tomber sur une vieille photo par hasard — une soirée, un voyage, une époque — et réaliser que c’était il y a presque vingt-cinq ans. Vingt-cinq ans. Tu fais le calcul deux fois parce que tu n’y crois pas, et pourtant. C’est remettre Aaliyah à fond et te souvenir exactement où tu étais quand tu l’écoutais pour la première fois, et que cet endroit n’existe plus vraiment.
C’est aussi ces retrouvailles où, inévitablement, quelqu’un te demande combien t’as d’enfants. Zéro. Et là tu vois le visage qui change imperceptiblement — pas méchamment, non — mais le « tu verras plus tard » plein de bienveillance s’est quelque part transformé en « faudrait peut-être te dépêcher un peu, hein. » Comme si l’horloge que tu n’entendais pas, tout le monde la voyait tourner sauf toi.
Sabrina
Cette semaine, j’ai rencontré Sabrina pour le journal. Une de ces rencontres où le courant passe tout de suite. À la fin du rendez-vous, elle me demande si je peux la déposer quelque part. Quinze minutes en voiture. Moi qui ne parle jamais de ma vie privée — encore moins à quelqu’un que je viens de rencontrer — j’ai tout balancé. Le vrai, le concret, l’intime. Sans réfléchir. Comme si on se connaissait depuis toujours.
On a vite compris qu’on était de la même génération. C’est devenu le sujet. Carrières, familles, les virages qu’on n’avait pas vraiment planifiés. Et l’évidence qui tombe comme ça, dans une voiture : on a quarante ans. Ou presque. Et on ne l’a pas vu venir du tout. Comme la sixième sonnerie du réveil qu’on repousse en se disant encore cinq minutes — et d’un coup c’est vraiment l’heure de se lever.
On a fait des choix qui ne ressemblent à rien de ce que nos parents ont fait, encore moins nos grands-parents. Enfant ou pas, couple ou pas, carrière — on en est où, au juste ? On en riait, parce que c’est ça notre génération : née dans les années 80, presque 40 ans, et on se demande encore ce qu’on veut faire quand on sera grand.
Ces quinze minutes en voiture avec une inconnue qui comprend exactement de quoi tu parles — sans expliquer, sans justifier — c’était une petite bulle d’oxygène. Celles qu’on ne voit pas venir non plus.
Et après ?
La vérité, c’est que je m’en fous un peu d’avoir 40 ans. Ce qui m’a frappée, c’est de ne pas l’avoir vu venir — pas le chiffre, mais tout ce qui a glissé en douce. C’est ça qui est drôle. Le chemin. Et quelque part, quand je regarde ce chemin, je le trouve pas si mal. La gamine qui rajoutait « et demi » pour qu’on l’écoute, elle a fini par se faire entendre. D’une façon ou d’une autre.


