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Carnaval de Saint-Martin : une fte, une famille

par Sunita Mittal · 30 avril 2026

Au dpart, je devais juste crire une srie d’articles pour le97150 sur les coulisses du Carnaval de Saint-Martin. Comprendre comment a s’organise, qui fait quoi, qui tient debout toute la machine quand les rues s’embrasent.

J’ai pass des semaines sillonner l’le, frapper des portes, rencontrer les troupes, les costumiers, les associations qui fabriquent la fte dans l’ombre. Badge MEDIA autour du cou, petit carnet la main. Srieuse.

Trois semaines plus tard, j’tais en collants 5h30 du matin, essayer de comprendre dans quel sens enfiler mon costume de Pion sur le thme du jeu d’checs. Maquille comme une star. Plumes partout.

Spoiler : a n’allait pas s’arrter au reportage.

De tous mes rendez-vous et interviews pour cette chronique, il y a eu des moments marquants. La parade des tambours, par exemple le rituel qui ouvre officiellement la saison carnavalesque a rveill quelque chose en moi sans que je m’y attende. C’tait en fin de journe dans les rues de Marigot, cette heure o la lumire devient orange. Au point de dpart, Concordia, la rue s’tait remplie de troupes et de costumes traditionnels. Et moi au milieu de tout a, je me retrouvais avec mon petit carnet.
Soudain le premier claquement du fouet a retenti.
Sec. Puissant. Inattendu. Le genre de son qui entre dans ton corps avant que tu n’aies eu le temps d’y rflchir. Puis les tambours ont commenc et l, quelque chose d’assez inexplicable s’est produit. C’est tribal, vraiment. La musique prend le contrle, et trs rapidement j’ai t transporte, comme si quelque chose en moi rpondait instinctivement aux percussions sans me demander la permission.

J’ai grandi dans une famille indienne, trs attache aux symboles et aux rituels. Alors quand l’encens a commenc monter sur le cortge, quand le fouet a claqu le sol pour chasser le mauvais esprit avant que les danseurs n’arrivent, quand la conque lambi a retenti pour annoncer le passage d’un cycle l’autre j’ai reconnu tout a.

Le fouet claque, l’encens monte, les tambours rentrent dans le corps. Et on comprend que le Carnaval commence l, dans ce rituel, avec tout ce qu’il porte de mmoire.

Avant mme cette parade, mes premires semaines de reportages m’avaient emmene dans les ateliers et les maisons de ceux qui fabriquent le Carnaval. Chaque visite tait diffrente, chaque porte ouverte une surprise. Mon tout premier rendez-vous, c’tait chez Uforik Mas et je dois avouer quelque chose d’un peu embarrassant :l’atelier tait cach 200m de chez moi.Des annes vivre ct d’un endroit aussi magique sans le savoir. J’ai pouss la porte d’un grand hangar rempli de plumes, de paillettes, de pices de tissus colors empiles dans tous les sens. Un des crateurs tait l, et il m’a ouvert les portes de son monde cet endroit o les ides de magie se cousent, se fabriquent, prennent forme avant de finir en souvenirs. J’avais du mal ne pas tout toucher.

Je suis repartie de l les mains vides pas de costume, pas de plumes. Mais avec deux choses en tte que je n’avais pas en arrivant. La premire :j’adorerais essayer un costume aussi beau.La deuxime : une admiration sincre pour cette transmission familiale, ce pre qui avait tout donn et ces fils qui continuaient. Sans le savoir encore, je venais de planter la graine.

SKA, c’tait une maison Quartier d’Orlans. Pas un local, pas un atelier officiel une vraie maison familiale, avec la chaleur et l’ambiance qui vont avec. Quand je suis arrive, une petite dizaine de femmes s’affairaient certaines cousaient, d’autres discutaient, d’autres encore allaient et venaient. On m’a accueillie coups de grands sourires comme si je faisais partie du dcor depuis toujours. Cette ambiance bienveillante, collective, sans chichi m’a rappel exactement ce que je connais de ma Guadeloupe.On ne fabrique pas ce genre de chaleur.Ce soir-l en rentrant chez moi, j’ai ralis que je ne voulais plus seulement crire sur tout a. Je voulais en faire partie.

Je dis a aussi parce que ces semaines avaient un sens particulier pour moi. Je revenais d’une priode difficile, je me sentais un peu en dcalage avec l’le, avec les gens, avec moi-mme ce sentiment flottant qu’on n’arrive pas bien nommer. Et c’est dans cette maison de Quartier d’Orlans, entoure de ces femmes qui cousaient en riant, quequelque chose s’est remis en place.Doucement, naturellement. Le Carnaval m’avait rpondu.

Il y a eu aussiAbeni, rencontre au collge de Quartier d’Orlans. Elle organisait le retour de l’tablissement dans la parade des enfants aprs six ans d’absence, avec les moyens du bord et une nergie toute preuve. Dtermine. Passionne. Sans se plaindre une seule seconde.Ce genre de dvouement naturel et tranquille, c’est a aussi le Carnaval.

C’est lors d’un de mes rendez-vous que j’ai appris qu’il restaitdeux places dans la troupe Hot n’ Spicy une association familiale qui fabrique ses costumes et sa chorgraphie de A Z, sans sous-traiter, sans raccourci. Je les ai appels le jour mme. Ils ont dit oui.

Il me fallait videmment ma complice. Depuis mon retour complexe Saint-Martin, Fleur et moi n’avions pas trouv l’occasion de vivre un vrai moment ensemble. Besoin de se dfouler, de se sentir unies dans quelque chose de grand, et soyons honntes de se sentir jolies et un peu folles. Je nous ai inscrites toutes les deux. Et go!

Fleur avait eu la trs bonne ide (comme d’hab) de rserver un maquillage auprs deMagalie Beauvue, une artiste maquilleuse qui nous a littralement transformes. Incroyable ! Je n’avais jamais eu un tel maquillage, et j’ai t fascine par l’habilet de Magalie.

Le petit souvenir absurde et parfait ? Se retrouver l 5h30 du matin, encore en pyjama, les yeux demi ferms, se faire maquiller comme une star. Trop drle. Trop parfait. Trop Carnaval.

Le thme de Hot n’ Spicy cette anne :le jeu d’checs. Fleur avait choisi le Fou avec toute la logique que a implique. Moi, le Pion.
Et surprise : on a dcouvert nos costumes le jour J ! La troupe nous avait prpar un joli petit sac avec toutes les explications et les diffrentes pices assembler et le matin mme, Fleur et moi on a pass un bon moment essayer de comprendre comment tout se mettait et dans quel sens.Collants avant chaussetttes, ou linverse?On a beaucoup ri !Une fois tout en place, restait affronter la ralit : un back-pice en deux parties dans le dos, assez lourdes, et redoutablement difficile tenir face au vent. Ce qu’on oublie vraiment quand on regarde les parades, c’est le poids du costume. On s’en souvient ds la premire rafale !

Au dbut de la parade, on s’est regardes toutes les deux habilles, maquilles. Fleur tait tellement belle elle m’a lanc un clin d’il. Une vritable scne de film.

a dmarre tt le matin. Les chars et les troupes se prparent les uns aprs les autres, chacun avec son groupe de musique ou son DJ. La musique est dj fond les boules quis sont indispensables ds le dpart. Puis c’est le signal. La parade avance lentement, et trs vite les basses commencent vibrer dans le sol, puis dans le corps. Et un moment, sans vraiment s’en rendre compte, on se laisse aller. On danse. On est en costume, on incarne un personnage, et plus rien d’autre n’existe vraiment.

Et puis il y a un truc surprenant : tre appele dans tous les sens. Les enfants qui veulent te saluer, les gens qui te reconnaissent et qui deviennent comme fous, les photos. On se sent star le temps d’un dfil et c’est trop drle.
Je me souviens d’une petite famille d’origine asiatique sur le bord de la route. La maman a travers pour venir se faire prendre en photo avec moi. Puis elle a fait venir un par un tous les membres de sa famille. Je les regardais s’organiser, se pousser du coude, sourire devant l’objectif et quelque chose s’est serr dans ma poitrine.Ils m’ont fait penser nous. ma petite famille dindiens. J’ai cherch des visages familiers dans la foule, sans les trouver. Une petite pointe de mlancolie au milieu de toute cette fte le genre de sentiment qu’on n’explique pas vraiment.

Mais place la chorgraphie!
Je n’avais pas pu aller une seule rptition pas une et j’avais une peur bleue de me tromper devant tout le monde. C’estChristellemembre de la troupe, qui m’a guide tout au long du parcours avec de petits signes discrets chaque phase de la chor un geste de la main, un regard, et je savais quoi faire. Merci Christelle.

Le premier show s’est excut boulevard de Marigot l’endroit le plus stratgique de toute la parade, l o se concentrent le public, les camras, et le jury. un moment prcis, toute la troupe devait se tourner droite.Je me suis videmment tourne gauche.Seule. Compltement loppos des autres. Face aux juges. J’ai cherch Christelle du regard en me retrournant et elle m’a rendu un petit sourire complice. Ce sourire-l, il valait tous les pas de danse du monde. Le fou rire a pris le dessus et m’a porte jusqu’ la fin du morceau.Et puis il y avait la musique. Assourdissante. Les boules quis sontvitales et mme avec, les basses traversaient le corps sans demander la permission. un moment, les pas venaient tout seuls, la tte se librait, et je suis entre dans quelque chose qui ressemblait unetranse douce et collective. Et une fois qu’on le ressent, on ne l’oublie plus.
Faire partie du spectacle plutt que de le regarder, c’est incroyable.

la fin de la parade, je me suis effondre dans le canap, les pieds en feu et les jambes tremblantes. Le maquillage qui tenait encore, je ne sais pas comment. Et ce bonheur simple, immdiat, qu’on ne peut pas vraiment expliquer quelqu’un qui n’tait pas l.

Depuis ce jour, mon costume trne chez moi. Il prend uneplace de fou et je n’arrive pas m’en sparer. Ce que le Carnaval m’a vraiment donn, ce n’est pas une exprience. C’est ce que j’avais besoin de vivre les pieds sur terre et la tte dans les paillettes. Et surtout,ce sentiment incroyable d’avoir fait partie de quelque chose de plus grand que soi.D’avoir appartenu, le temps d’un dfil, l’quipe des carnavaliers. a, a n’a pas de prix.

Merci toutes les associations et troupes rencontres pour leur gnrosit. Merci Hot n’ Spicy pour leur invitation. Merci Christelle pour la danse et Magalie Beauvue pour le maquillage de rve!
Et encore merci Fleur pour tout le reste.

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